Didier Arnaudet,
La vitalité particulière de l'espace,

livre publié à l'occasion de la commande publique Spectre solaire & température de couleur  pour la médiathèque de Mérignac


Regarde,
quand la lumière du soleil fait pénétrer un faisceau de rayons
dans l'obscurité de nos maisons,
tu verras une multitude de corpuscules s'entremêler de mille façons
dans le faisceau lumineux &,
soldats d'une guerre éternelle,
se livrer combats & bataille, guerroyer par escadrons,
sans trêve se joignant & se séparant.

Lucrèce


Dans l’atrium de la médiathèque, caractérisé par une alliance enveloppante, réverbérante de minéral, de métal et de verre, comme un regard de lumière pointe une direction, insiste sur un détail ou se pose sur nous. Il a les couleurs dominantes de l’arc-en-ciel et se déplace dans l’espace et dans le temps avec la fragilité d’une bulle de savon. Il éclabousse, souligne, entoure, irradie et pour cela se développe en lignes, raies ou plages, se resserre en îlots, éclats ou repères. Il passe d’une forme à une autre, progresse par bonds comme on saute de pierre en pierre pour continuer son chemin ou rejoindre quelqu’un de l’autre côté d’un ruisseau. Par l’étrange facilité qu’il montre à évoluer, se mouvoir et donc à élargir son aire d’action, il manifeste une vive attention à la matière à la fois compacte et transparente de l’architecture et échange avec elle des images fécondes. Il s’affirme tout en se détachant, s’effaçant, dans la projection de son mouvement, en sorte que le visiteur, si attentif soit-il, a le sentiment qu’un sens lui échappe, se dissipe et cela dans la mesure même où il cherche à le saisir, à le fixer. Comment, dès lors, cette présence peut-elle d'emblée apparaître aussi incisive, s'imposer avec autant d'autorité, alors qu'elle s’avère subtilement de l'ordre de la modestie, de l’évanescence, sur le point, à chaque instant, de diminuer à rien la place qu’elle occupe ? Un tel engagement, ne nous y trompons pas, marque ici l'avènement d’une force, celle d’une poésie ouverte à l’expérience du lieu et de la durée et prête à s’y établir avec bonheur et vigilance.

Cette poésie, d’où vient-elle ? De la convocation d’un certain régime de l’imagination. Cette convocation, c’est celle de la magie. Il s’agit d’agencer, d’ajuster pour instaurer une saisie directe des virtualités, des potentialités et des continuités secrètes, cachées dans la nature et de contourner ainsi les faiblesses, de suppléer les manques d’une réalité. David Boeno propose la magie naturelle de l’optique. L’installation de deux fois trois lignes sur le mur Ouest et deux lignes sur le mur Nord de miroirs biseautés actionne un principe d’apparition de phénomènes colorés qui repose sur la décomposition de la lumière blanche par un prisme de verre. Rien de plus difficile à doser que ce tissage de rationalité et d’enchantement. S’y rencontrent, s’y opposent et s’y assemblent des qualités multiples, et les diverses possibilités de les combiner les unes avec les autres. L’enjeu, c’est d’accéder, par-delà un univers de pesanteurs et d’opacités, à l’exigence d’une décantation. Cette opération doit se conduire sans esbroufe. Simplement. David Boeno sait alléger son geste, toucher au plus juste et se tenir à distance des antagonismes sans issue. Son élégance, c’est de surprendre au niveau le plus humble et de mobiliser cette retenue dans la fluidité d’un éclat. Etonnamment disponible, cet éclat n’est pas contraint à n’être qu’un foyer. Il bouge, palpite, se fait et se défait, s’accentue et s’atténue, et s’est sans doute cette instabilité qui entretient son intensité de relations et de significations, et suscite, augmente la vitalité particulière de l’espace.

Intitulée « Spectre solaire & Température de couleur », cette proposition, dans ce lieu d’accueil et donc de passages et d’échanges, s’interdit tout dispositif envahissant, tout encombrement inutile, tout appareillage démonstratif, et en reste essentiellement à un fonctionnement. Les miroirs biseautés s’intègrent judicieusement dans l’architecture et profitent pleinement de ses lignes de contraste, de ses caissons lumineux et de ses verrières. Ils n’apparaissent pas comme des instruments d’optique mais comme des sources infinies de production d’effets de lumière et de couleur. L’ambiance colorée, flottante varie, se modifie, envoie des signes, des messages différents selon la déambulation du visiteur mais aussi selon les heures, les saisons et l’influence climatique. Cette proposition se situe entre l’apparent et l’inapparent, l’intérieur et l’extérieur, le sensible et l’intelligible, le concret et le fuyant.  En elle, des sollicitations proches ou lointaines, accessibles ou indéfinissables se chevauchent, s’interpénètrent et une sorte de négociation fondamentale a lieu qui unit au visible les aspects imprévisibles de la bifurcation et de la fantaisie. Rien, ici, d’on ne sait quelle manipulation stratégique, séduisante, mais des rythmes, des cycles et des ressources qui font de l’atrium un véritable réceptacle répondant aux allures contraires et pourtant complémentaires de la vie et du rêve.

David Boeno se présente comme photographe et copiste néoplatonicien. Il photographie et copie « des écritures anciennes, des phrases, des sentences qui parlent des images », empruntées à des philosophes et des mathématiciens de la Grèce antique, de la Bible et d’ouvrages d’optique du XVIIIe siècle, s’appuyant sur des références scientifiques, historiques, littéraires et philosophiques. Il change la lumière en couleurs, l’écriture en lumière et le texte en image. Il compose des images à l’aide de points lumineux, résultant de l’intersection de faisceaux de lumière et de ficelles tendues dans l’espace. Il invente des prismes d’eau ou de verre et capte ainsi des phénomènes naturels pour faire apparaître le spectre lumineux. A partir de rencontres avec des chercheurs, des consultations, des reproductions et des descriptions écrites de manuscrits effectuées dans de nombreuses bibliothèques, il essaie d’établir une « Edition des figures harmonieuses des Eléments d’Euclide », le plus ancien livre de géométrie de notre histoire, et produit ainsi une fiction où il est le dernier dans la longue chaîne des copistes qui ont transmis cette œuvre en grec, puis en arabe et en hébreu, et enfin en latin pour arriver à la Renaissance. Il se revendique copiste : « ce que je fais c’est de dire : voilà, ici, il y a une image, une œuvre ; elle était virtuelle mais elle devient réelle parce que je vous la montre. » Pour lui, le copiste doit être considéré avant tout comme le vrai lecteur puisque la seule lecture qui conduise à une pleine appropriation du texte est l’acte de copie. C’est aussi un vrai regardeur – donc indiscutablement un auteur – puisqu’il entre dans le texte, se plonge à l’intérieur pour en prendre connaissance et en rapporte une image qui insiste comme une lumière. C’est également un passeur car non seulement il incite à la lecture, à la découverte et au partage, se vivifie et vivifie autrui de ses propres curiosités, investigations et expériences, mais il est aussi celui qui remet du lien entre les temps et les registres du savoir, entre les hommes et leurs histoires.

Chez David Boeno, la pensée est fertilisée, animée par d’autres pensées qui la précèdent. Elle puise dans un certain héritage et ne se propulse que dans la permanence d’un état d’alerte et de connexion. Il n’est pas question de se contenter d’un cadre donné mais d’aller sans cesser solliciter, chercher d’autres ouvertures, d’étudier, de s’accaparer d’autres connaissances, d’autres recours. Prendre la parole, se donner une vision, c’est d’abord laisser parler en lui d’autres voix, s’inscrire dans le champ d’autres regards. Ces voix, ces regards, il lui faut les débusquer, les accueillir et les prolonger. Et pour bien les assimiler et les pratiquer, il lui faut adopter une attitude de profonde réceptivité. Ce qui ne veut pas dire basculer dans la passivité c’est-à-dire dans une forme de dépendance pour corriger une insuffisance. S’identifier à une pensée, c’est en être le protagoniste actif. David Boeno porte son propre élan à la hauteur de ceux auxquels il souhaite participer. Mais il ne s’abandonne pas pour autant à une multiplicité de courants, passant constamment d’une expérience à une autre. La discontinuité, aussi radicale soit-elle, ne l’intéresse pas. A la tension du morcellement, au vertige de la pulvérisation, il réplique fortement par la continuité de sa démarche et des pensées venues d’ailleurs, d’autrefois et activement reliées ici, maintenant, de telle sorte qu’un mouvement singulièrement pluriel assure un rapprochement équilibré et une unité qualitative.

Ce qui se dévoile d’abord dans l’atrium, c’est l’occasion d’observer une expérience élémentaire et réduite à son apparition la plus acérée. Cette expérience, c’est celle d’une incertitude qui intrigue, aiguillonne le regard. Ce qui semble un phénomène naturel se complexifie, s’échappe dans diverses directions, résonne étrangement comme un composé chimiquement actif où se croisent, se mêlent et se renforcent des signes, des appels et des souvenirs. Cette expérience tend à la transparence par l’énigme, à l’exactitude par l’indétermination. Il s’agit d’accepter ce qui paraît inconciliable : la concentration et l’ampleur, l’insistance sans attenter à l’esprit de réserve, user de la fulgurance tout en durant et en rassemblant. L’enjeu n’est pas de mettre en évidence le pouvoir d’engendrer un objet ou son image, mais de susciter des moments et des lumières colorés capables de faire ressentir des sensations. Et ce qui décide de l’œuvre, ce n’est plus un geste de création qui occupe, modèle l’espace et s’affirme dans cet espace, mais c’est d’avoir le sentiment d’être pris en compte par l’espace, de le modeler, de le modifier tout en dépendant étroitement de lui, d’agir sur ses événement lumineux, aérés et fascinants tout en s’interrogant continuellement sur leurs sources. Cette expérience sensible s’avoue si inépuisable, ses révélations si nombreuses et son contenu si indéfini, que la capacité d’enregistrement s’en trouve sans trêve relancée et donc jamais clôturée.

Dans son livre « Le verre et les objets de verre dans l’univers imaginaire de Marcel Proust », David Mendelson montre la curieuse attraction de l’écrivain pour le verre, qu’il n’est pas loin de considérer comme une matière idéale. Et c’est sans doute à cette matière que Marcel Proust pense lorsqu’il affirme par exemple : « La matière de nos livres, la substance de nos phrases doit être immatérielle, non pas prise telle quelle dans la réalité, mais nos phrases elles-mêmes, et les épisodes aussi doivent être faits de la substance transparente de nos minutes les meilleures, où nous sommes hors de la réalité et du présent. C’est de ces gouttes de lumière cimentées que sont faits le style et la fable d’un livre. » Il semble inviter ici l’artiste à opérer une transmutation des matériaux opaques de la réalité en une substance exemplaire, très voisine du verre par ses qualités, et ceci grâce à un procédé de « vitrification » dont il ne nous livre pas le secret. Dans « Spectre solaire et température de couleur » comme dans d’autres de ses œuvres, David Boeno pratique une extrême transparence de la matière, une spiritualisation qui délivre de la consistance et s’en tient prioritairement à l’essence la plus intime. Il ramène et limite l’apparition à cette lumière stratifiée par les couleurs. L’essentiel de l’observation est dans cette limite. Son passage reste hypothétique, il demeure comme un terme vers lequel des tentatives successives nous permettent de nous approcher sans cependant le rendre jamais franchissable.