Étienne Cornevin, Nouvelles Hybrides n°5.

    Celui qui va maintenant présenter son travail, David Boeno (né en 1955, à Brest), fonctionne socialement comme artiste, est invité à ce titre à faire des installations dans des centres d’art  ou dans ces lieux publics que l’art contemporain investit de plus en plus fréquemment, et on peut dire qu’il doit la possibilité de son entreprise sans précédent  - entreprise vraiment monstre, à la fois artistique, poétique et philosophique, dans laquelle il est engagé  depuis plus de dix ans maintenant  - à l’existence de cet espace  de  liberté créatrice absolue qu’est en principe l’art contemporain, mais il n’a pas eu de formation artistique, n’est pas passé  par une quelconque École des  Beaux-Arts et ne recourt pas à des techniques  traditionnelles de dessin ou de peinture : il vient de la photographie, qui a été son activité essentielle jusqu’en 1985, et sa pata-encyclopédie électronique sur la lumière et les couleurs, qu’il nomme tout simplement LeSite, est issue d’une réflexion continuée sur ce qui permet cette  écriture par la lumière qu’est étymologiquement la photographie. Cette  enquête  sur ce qu’il faudrait appeler, bien que cela sonne un peu curieusement, les « fondements de la lumière », l’a conduit à réaliser des installations reposant sur les phénomènes élémentaires de  la réfraction et de la diffraction spectrale de la lumière blanche passant à travers un prisme, dans un esprit et un style qui continue le minimalisme phénoménologique de Turrell ou d’Irwin, mais aussi à élaborer une sorte d’encyclopédie de  citations  sur la lumière et les couleurs « écrites » avec lumière et couleurs, en utilisant les ressources d’apparition propres à l’écran d’ordinateur.           


    Avant de  lui laisser la parole, il me semble important de reproduire ce que l’on trouve sur une page d’accueil de LeSite :


LeSite est une encyclopédie sur la lumière & les couleurs
 un index néo-platonicien,
 une œuvre.
Il contient mon travail de copiste & de photographe.
 La provenance des "éléments "copiés" est indiquée à chaque fois.
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     [ Malgré des conditions de visibilité assez mauvaises, car on ne parvenait pas à faire dans la salle une obscurité totale, David Boeno présente son work in progress en le faisant fonctionner, c’est-à-dire en invitant le public à choisir des entrées et des liens, et en les actualisant, avec quelques commentaires d’accompagnement  que j’essaierai de reconstituer en m’appuyant sur des notes trop sommaires (j’ai mis d’abord ce caractère très lacunaire de mes notes sur le compte de la fatigue, mais il est bien plus probablement dû au désespoir de jamais explorer la totalité du site qui vous prend dès que vous commencez à y suivre quelque  fil que ce soit : c’est un labyrinthe, et quelques pas suffisent pour qu’on soit perdu]  « J’admets d’être considéré comme un artiste, mais je suis plus précisément un copiste et un photographe           Je m‘intéresse à la lumière, et à tout ce qui est photo-phorie, transport de lumière : l’écran de l’ordinateur rend visibles des variations lumineuses       les textes  sont très archaïques  [pris d’Homère, Hérodote,  Plutarque,  Platon, le Deutéronome, la Genèse, le Zohar, Pline ou bien de Léonard de Vinci, Descartes, Abraham Bosse, …]  et portent sur la lumière, l’ombre, la mort, les couleurs …    [on pourrait ajouter l’harmonie du monde, la vision, les étoiles, les fleurs en forme d’étoile, les livres, la mélancolie, les caractères chinois, la nuit et le jour, le soleil et la lune, les figures géométriques parfaites, … quand  il présente son site  comme une encyclopédie de la lumière et des couleurs, ce n’est sans doute  pas seulement pour ne pas décourager les curieux éventuels, mais on ne peut pas inscrire toutes les entrées de ce livre des livres dans quelque cercle thématique que ce soit]    chaque texte apparaît ailleurs, dans d’autres contextes,  sous une autre forme         chaque menu se détaille en sous-menus  [l’entrée principale dans LeSite se fait par un Index ordonné alphabétiquement, avec à chaque lettre de nombreuses entrées, par exemple, pour A  âge d’or aimer albus (et les mots qui signifient blanc dans de nombreuses autres langues) aleph anagrammes anecdote  antipodes  …  et si l’on clique sur un de ces mots on voit apparaître une autre liste de citations ou d’exemples y relatifs, et si on clique sur un élément de cette  liste, on voit souvent apparaître encore une autre suite de citations qui défilent sur l’écran, à partir desquelles on peut déjà commencer à se demander comment on en est venu là … : LeSite est pour des « lecteurs » qui ne savent pas ce qu’ils cherchent, et qui acceptent d’être entraînés dans un Inconnu qui ne deviendra jamais vraiment connu]     les références fonctionnent comme des formules mathématiques  [c’est-à-dire, probablement, qu’elles en ont le caractère  d’universalité, transcendant toute  représentation particulière - Platon avait fait inscrire à l’entrée de l’Académie « Nul n’entre ici s’il n’est mathématicien » (Pythagore, repris par David Boeno, préférait dire : « Tu n’urineras pas à la face du soleil »), et, mutatis mutandis, il faudrait dire que nul ne s’attarde  dans  LeSite si, au-delà des phénomènes qui passent, il ne cherche les lois ]       je n’ai rien trouvé sur « Coller » !          on peut faire un parcours en suivant par exemple le fil des 4 éléments  [je ne me souviens plus du parcours que nous avons  effectué  ce jour là, mais le compte rendu d’une recherche sur un des éléments, l’air, donnera peut-être une idée des risques encourus si l’on propose ce fromage à la souris de son ordinateur : d’abord on trouve les mots qui expriment la notion dans diverses langues, mortes ou vivantes Aer aether aire aria … puis une entrée Maison des oiseaux vous conduit aux mots qui expriment la notion d’oiseau Avis uccello bird vtak … de  là on passe  à quelques mots dérivés d’avis comme  augure ou auspice et on peut se laisser entraîner à lire la liste de toutes  les sortes de mancie, parmi lesquelles on trouve l’oeonistice, divination par les oiseaux de proie ou l’ornithomancie, divination par le vol ou le chant des oiseaux   éventuellement la chimère, qui peut être formée par une tête d’oiseau qui se substitue à une tête d’homme, vous invite à découvrir une liste de textes  relatifs aux hybrides, réels ou, surtout, optiques et imaginaires l’entrée Jugement des oiseaux vous mène à la fameuse  histoire de Zeuxis, qui a trompé un oiseau, et de Parrhasios, qui a trompé Zeuxis ainsi qu’à une suite de suppositions antiques sur l’origine de la peinture en revenant au « menu » principal (comme si, au restaurant, on goûtait tous les plats …)  on tombe sur l’histoire beaucoup moins connue de 12 oiseaux qui avaient prédit la royauté à Romulus et bien sûr une enfilade de citations relatives au nombre 12 si ça n’est pas assez on a ensuite l’histoire rapportée par Plutarque d’une multitude infinie de grands oiseaux apparus à Alexandre comme il s’apprêtait à décider de l’emplacement de la future Alexandrie puis on apprend la raison pour laquelle les oiseaux, quand ils s’attaquent aux cadavres, cherchent surtout à atteindre les yeux, ce qui amène au caractère chinois pour oiseau (Niao) et, par exploration de la liste des caractères chinois fondamentaux , aux idéogrammes de l’air (khi), de l’eau (choui) et du feu  (ho) on s’exclame justement Ho ! Ho ! en découvrant des oiseaux de paradis sur des blasons et sur le drapeau de la Nouvelle Guinée enfin comme on commence à  avoir le tournis et qu’on a oublié de se munir des pastilles spéciales contre le mal de LeSite on conclut sur deux observations utiles l’une, singulièrement adaptée  à ces temps  de grippe aviaire, recommandant pour les leucomes et la cataracte  le fiel de volaille, surtout  d’un poulet blanc dilué dans l’eau, l’autre, d’Apulée, faisant remarquer que le perroquet qui a le plus d’aptitude à apprendre le langage humain est celui qui se nourrit de glands & dont les pattes  comme les pieds de l’homme comptent chacune cinq doigts]              c’est comme une encyclopédie mais ce n’est pas une encyclopédie   [en effet, c’est plutôt un dictionnaire de citations, comme il était d’usage, de l’Antiquité jusqu’au XVIème siècle au moins, de s’en faire un (on peut considérer les listes de Rabelais comme les composantes  de son Site pré-électronique  et les essais de Montaigne comme un recueil de parcours dans le sien), mais où les dérives associatives, aussi neutralisées que possible dans les sages   dictionnaires alphabétiques ordinaires, sont encouragées :  LeSite n’est pas un instrument de savoir, comme les véritables Encyclopédies, mais un détournement du savoir à des fins d’égarement  et d’émerveillement]         la photo m’a renvoyé à l’optique, qui m’a renvoyé à Newton et Descartes, qui m’ont renvoyé à l’Iliade et à la Bible »
     

      David Boeno est l’auteur de livres de collages en des sens tout à fait inhabituels de ces deux termes :    - ses livres sont un livre, qui est en même temps une infinité de livres à écrire-faire par chaque  regardeur-lecteur selon des parcours largement aléatoires, un livre qui n’a pas la forme traditionnelle d’un livre mais celle d’un site sur le Net ou d’un CD-Rom, lisible seulement d’une manière non linéaire, en activant des  liens et en passant d’écran en écran, très librement, selon ses intérêts et … le temps dont on dispose   
-    les collages sont de  citations ou, si images il y a, de photographies, et donnent matière à réflexion avant de donner matière à fascination, mais celle-ci est très possible car chaque texte  est  mis en page électronique de manière à chaque fois poétiquement et humoristiquement (ai-je dit que tout cela est très ludique et fourmille de trouvailles amusantes,  dans le choix des citations comme dans celui de leur apparence ?) adaptée, et le vertige intellectuel que provoquent des textes  relatifs à des thèmes aussi centraux et donc peu fréquentés que la lumière, l’ombre, les couleurs, les images, ou la vision est redoublé par le vertige dû à leur forme, à leur couleur ou éventuellement à leur rythme en écho.  Il fait ses collages sans colle autre qu’électronique (rappelons toutefois que l’opération du « copié-collé » est une des plus élémentaires et fondamentales de ce celles que permettent les ordinateurs, et qu’il ne serait donc pas faux de dire que tous ceux, par centaines de millions désormais, qui se servent de ces outils de magie scientifique font des collages, même si, dans la plupart des cas, c’est sans la moindre conscience d’un quelconque rapport avec une technique artistique de même nom), et il faudrait dire plutôt qu’il donne à ceux qui visiteront son site les moyens de faire leurs  collages immatériels et éphémères entre certains des éléments qu’il aura rassemblés. Un livre électronique de méta-collages, donc, ou, mieux : un livre qui est aux livres ordinaires ce que chaque langue est à l’infinité des paroles qu’elle peut permettre. Dans la mesure où l’on peut dire que David Boeno fait des collages, c’est bien sûr dans un tout autre esprit et selon de toutes autres formes que Ernst, Kolar, Carelman ou Cozette  de Charmoy (eux-mêmes étant, comme nous l’avons vu, très différents  entre eux), mais il y a dans sa démarche un trait essentiel qu’il partage avec tous les « collagistes », et donc avec ceux que je viens de nommer :  il utilise des éléments  préexistants, qu’ils viennent de la nature ou de la culture peu importe, il se contente d’interposer des prismes sur le trajet de rayons lumineux ou de recopier et « mettre en écran » des extraits de textes  anciens, il readymadise. Comme le souligne très justement Gaëtane  Lamarche-Vadel (que je tiens à remercier ici de m’avoir fait découvrir LeSite, et rencontrer son auteur),  dans une étude  pour un colloque parihuitien consacré au « changement de conviction » en art, « David Boeno se défend  de créer quoi que ce soit ». Mais alors que les collagistes de lignée surréaliste utilisent des images trouvées pour composer des images d’êtres ou de scènes  merveilleux, lui utilise plutôt des textes que des images et ne crée pas ses enchantements,  ou plutôt : son rôle créateur est  beaucoup plus modestement celui d’un médiateur, il vise à rendre sensibles les merveilles que nous avons depuis longtemps cessé  de  percevoir tant elles font la trame de la vie.

      Par rapport au fil conducteur des  livres monstres, celui de David Boeno l’est on ne peut plus : en ce qu’il n’est pas sur « support papier », comme on dit maintenant quand on ne veut pas faire étalage de son attachement aux qualités esthétiques  des  « vrais » livres, en ce qu’il est à lire, voir et écouter  [il y a même, sous-jacente à l’ensemble de l’entreprise,  une tentative pour annuler la distinction texte/image ],  en ce qu’il est infini (un mathématicien  pourrait probablement calculer le nombre de possibilités de parcours dans LeSite, mais je me hasarderai à prédire que le record des 100 000 milliards de poèmes, détenu  jusqu’à présent par Raymond Queneau, risque d’être battu, et à plates coutures, même), il échappe à toute catégorie préalable, c’est un livre de savoir et d’ignorance, de philosophie et de ce qui interdit la philosophie [Un questionnement de nature philosophique est inséparable de  sa démarche poétique et artistique, et ce questionnement  est  radicalement à  contre-courant tant de l’anti-philosophisme surréalisant que de  …  l’absence de questions  fondamentales  qui est aujourd’hui de règle, en France,  parmi ceux qui prétendent penser. Dans une culture où l’on passe pour un esprit très pointu si on se réfère à Deleuze, le soi-disant anti-Platon, et où beaucoup tiennent Onfray pour un penseur sérieux (je salue quand même ceux de mes amis qui font partie de cette  compagnie …), vous connaissez beaucoup d’intellectuels qui se disent « néo-platoniciens » ?], de poésie objective et donc non poétique aux yeux  subjectivistes incompétents de la plupart des gens  [il y a infiniment plus de vraie poésie dans  LeSite que dans 90% de ce qui nous est donné comme tel aujourd’hui : quand on s’y promène, on a le sentiment de retrouver un étonnement très primitif et très fondamental, un étonnement qu’on aurait cru impossible désormais de la lumière, des couleurs qui naissent de la lumière, des figures géométriques fondamentales, des images, de l’ombre, du lien de la vie à la lumière, … ] c’est un livre et une œuvre (et même, à l’en croire, l’Œuvre), c’est la rencontre style airbus en terre cuite de l’esprit traditionnel du copiste, vénérant les livres anciens, et de l’esprit moderne, qui les méprise ou du moins essaie de s’en passer, c’est à la fois sérieux et souvent drôle …

     J’ai peut-être assez marqué ce que cette œuvre a d’absolument nouveau et … interpellant pour dire sans risquer d’être compris de travers qu’elle a des précurseurs dans la saga de l’art moderne : Turrell et Irwin ont déjà été mentionnés, mais plus avant on trouve déjà des explorations des propriétés « transcendantales » (au sens kantien) de la lumière, de la vision et des figures géométriques dans les œuvres de plusieurs dadaïstes  comme  Duchamp, Man Ray, Viking Eggeling, Moholy Nagy ou même, encore avant, par les moyens de la peinture, chez Turner, Monet, Kupka ou Ciurlonis. Côté copiste à une époque  où ce travail est généralement laissé à des machines, il faut signaler qu’il n’est pas le seul artiste contemporain à vivre ce genre d’anachronisme radical : on trouve des contradictions de même type au principe des « travaux » de François Righi, Patrick Van Caeckenbergh  ou Gilles Barbier. Et, sans vouloir blesser par de trop grandes comparaisons la non moins  grande modestie  de David Boeno, c’était déjà la contradiction à laquelle Breton, Apollinaire, Flaubert, Jean Paul, Swift, Burton, Montaigne ou Rabelais ont donné les issues de leurs œuvres.