Gaetane Lamarche-Vadel,
colloque Art, changer de conviction. Université Paris VIII.
Revue Art 8
La conversion, comme processus artistique : LeSite
de David Boeno
La
première fois que j’ai eu à écrire sur l’œuvre de
David Boeno, en 1998 son encyclopédie ne répertoriait que
les figures d’Euclide , mais déjà j’avais
été frappée par les opérations de
conversion dont me semblait-il procédait son travail. Boeno se
défend de créer quoique ce soit, il emprunte, copie,
photographie des phénomènes physiques ou des ensembles
conceptuels : textes, figures géométriques, sites
auxquels il se contente de faire subir des changements d’ état.
Au-delà de tel ou tel transformations, il me semble que le
ressort de son travail consiste à chercher des
opérateurs de mutations. Conversions de la lumière en
couleurs, de l’écriture en lumière, des textes en images,
de l’infigurable en figures, des convertisseurs numériques
en œuvre. Profitant du thème de ce colloque, je revisiterai les
œuvres de David Boeno à travers ce prisme. Mais pour commencer
je tracerai les contours sémantiques du mot tel que je l’utilise.
Ce mot appelle une caravane de mots tels :
opération, procédé, mutation, transmutation,
transformation que l’on trouve aussi bien présents dans les
textes théoriques de chimie et d’alchimie, que de
médecine de psychanalyse, d’informatique et aussi de
théorie de l’art. Tous évoquent une dynamique ; pas
simplement ou pas seulement un déplacement symbolique,
mais aussi un changement physique ou structurel. Le terme de conversion
est à la fois un concept scientifique et un terme descriptif car
l’opération qu’il nomme est interne et externe, visible et
caché. Entre un effet produit, sensible et sa source se glisse
un adjuvant, un medium qui potentialise des énergies, active des
éléments ou réagit à l’existant,
modifiant de façon positive ou négative une
situation, un phénomène, une substance. Que ce soit
l’action d’ « enzymes de conversion »,
présents dans plasma, qui stimulent la fabrication
d’hypertenseurs et la sécrétion d’une hormone
l’aldostérone jouant un rôle important dans la
régulation de la tension artérielle, ou que ce soit
la conversion de l’énergie lumineuse en oxygène,
grâce aux réactions photochimiques des chloroplastes – un
organite des plantes vertes - au cours de la photosynthèse, ou
que ce soit en informatique la création de simulateurs ou
programmes spécialisés capables de
représenter une instruction A en une instruction B,
opérations nécessaire pour rendre compatibles des
logiciels de caractéristiques différentes, il y a dans
tous ces cas de figure à la fois interposition d’un
phénomène dans un autre, bifurcation d’un processus
dans un autre.
La conversion hystérique telle que la définit Freud
dans Les fantasmes hystériques et la bisexualité à
son tour découvre remarquablement la rupture des plans et leur
combinaison malgré tout, entre psyche en soma, l’âme
et le corps, opérées par la conversion.
« Les fantasmes hystériques ne sont rien d’autre que les
fantasmes inconscients trouvant par « conversion » une
forme figurée, et, pour autant que ce sont des symptômes
somatiques, ils sont assez souvent empruntés au domaine des
mêmes sensations sexuelles et des mêmes innervations
motrices qui, à l’origine, avaient accompagné le fantasme
alors qu’il était inconscient. » Les fantasmes
inconscients trouvent une expression visible en changeant de support.
Passant du plan mental au plan du corps, la tension psychique
provoquée par la
contrariété désir/interdit trouve une
nouvelle forme d’expression en activant ou inhibant les muscles,
les glandes, les humeurs, les appareil phonatoires, respiratoires… . La
conversion transmute les conflits des passions positives et
négatives en figures somatiques souvent
stéréotypées mais parfois - si
spectaculaires qu’elles suscitèrent des passions photographiques
chez les médecins. Le vu n’est pas seulement la traduction du
caché – ce à quoi correspondrait peut-être
l’anamnèse. Dans la conversion, le medium est un
interprète infidèle car il traduit mais
réagit avec ses qualités propres à ce qu’il
traduit ; d’où l’écart entre l’avant et l’après de
la conversion entre ce qui se vit souterrainement et ce qui
s’expose et donne le change au présent. Dans la conversion le
medium interagit avec l’environnement immédiat et les
psychiatres le savent bien qui, fascinés par les symptômes
hystériques, les déclenchaient sans le savoir. Toutefois
s’il y avait eu adaptation des symptômes de conversion aux
situations vécues, la névrose serait en voie de
guérison. Car la conversion elle même est la preuve
d’une mobilité et d’une plasticité des affects qui
changeant de milieu tout en restant attachés à ses
origines, modifient leur forme et leur régime. Freud du
reste considérait que le symptôme comme une
espèce de compris. Mais quand cette dynamique de
conversion tombe à nouveau sous l’emprise de la compulsion
de répétition alors la conversion se sclérose.
Et c’est bien sûr là que réside la
différence entre, la pathologie et l’art ou le symptôme la
création artistique. Différence d’autant plus essentielle
à maintenir que l’opinion a vite fait de ranger l’art du
côté du pathos, du pulsionnel, de l’intime, soit au
contraire de l’élever au-dessus de toute contingence
matérielle, sociale, collective pour lui conférer une
nature idéelle. S’inscrivant en faux contre ces pensées
de la séparation entre pensée et sentiment, sensible et
idéelle, le philosophe américain John Dewey
s’efforce de décrire la genèse de l’acte artistique
à partir de l’expérience commune du quotidien. «
L’art dit-il est préfiguré dans les processus même
de la vie » . L’art s’inscrit dans l’interaction entre le
vivant et son environnement, dans les transformations auxquelles
l’être vivant est contraint de se soumettre sous la pression des
forces extérieures mais qu’il fait également subir au
milieu où il vit, agit, résiste. Dans le conflit
permanent où nous plonge la vie, l’expérience
esthétique est un moment privilégié d’harmonie
où les énergies cessent de se contrarier pour converger
vers un même but ; où se réalise un état de
fusion exceptionnel entre ce qui est de l’ordre de l’intention et des
moyens, de la signification et de et de la sensation, de l’action
et de l’émotion. L’œuvre d’art tendra vers la reconstitution de
cet état de complétude, dans la mesure où les
formes signifiantes et sensibles, extérieures et
intérieures atteindront elles aussi un point d’équilibre.
Mais si dans la vie courante, l’expérience esthétique
« arrive » par surprise sans qu’on l’ait dirigée -
bien qu’on l’ait toujours cherchée, dans le cas de l’œuvre elle
sera et provoquée et fabriquée ; provoquée
par une émotion devenue consciente et fabriquée dans la
mesure où l’artiste devra chercher un matériau
« conducteur » de cette émotion ; et pour la
conduire, il faudra qu’ un medium choisi par l’artiste soit capable de
convertir en intensités de présence des traces
mentales et affectives. L’œuvre, dit encore Dewey, réside dans
sa puissance à clarifier et intensifier une
émotion vague, dont les caractères flous appartiennent
à de multiples expériences passées. 46, 96
Mais tout le monde ne peut le faire, car il ne suffit pas d’avoir une
émotion pour être artiste.
Selon Dewey la transformation de l’expression d’une
émotion en relation symbolique est le commencement de l’art 63,
comme le sourire de satisfaction quand il devient signe d’accueil ou
d’amitié. Même si la transformation de
l’immédiat en média, et des réactions
physiques en formes plastiques intentionnelles sont des
composantes de l’art, l’art est encore autre chose. Dans le
devenir œuvre de l’expression, l’artiste agit sur le medium qui
agit sur l’émotion Entre l’expression initiale et
l’expression finale il n’y a pas seulement conduction mais conversion,
le medium ( qu’il soit pigment, métal, bois,
lumière..) transmue l’émotion (en vision). Il
interagit sur l’expérience émotionnelle qui est à
la source du désir de mise en œuvre et la prolonge. Le medium a
des qualités propres, sensibles et symboliques, qui entrent en
symbiose avec le contenu de l’expérience vécue et le
modifient. L’accès à la visibilité ( le
devenir visible de l’œuvre) est un processus où le
matériau, par lequel la conversion a lieu, joue un rôle
mediumique de voyance. Il ne fige pas l’émotion première
pour la donner à voir comme un objet , il la transforme en
puissance du visible qui projette une lumière sur notre
présent. Et c’est en général cela qui motive les
anathèmes lancés à l’art par ses contemporains.
Des artistes lucifers, on s’en passerait.
Mais si toute œuvre « réussie » atteint cette
clarté, pourquoi se fixer sur Boeno plus que sur une
kyrielle d’autres artistes. Sans doute parce que dans ses œuvres, le
copiste néo-platonicien comme il se nomme, a mis de
phénomène de conversion au centre de son travail. Il
désigne et intègre dans son travail le point de
départ et ses étapes de transformation.
Jetons un œil sur ces œuvres
Boeno joue avec les phénomènes « naturels
» : invente des « prismes abreuvoirs » «
prismes aqueducs », qui ont le pouvoir de faire apparaître
le spectre lumineux grâce au double phénomène de
réflexion diffraction des rayons du soleil par un prisme d’eau
ou de verre. Boeno installe dans des espaces tels qu’une salle
d’exposition ou à plus petite échelle une bassine, des
dispositifs optiques capables de reproduire le phénomène
optique de l’arc en ciel. Il s’agit pour l’artiste de produire des
images sans les créer.. En 1991 à l’Observatoire de
Paris, * il dispose, en face d’une baie de lumière, une
vasque d’eau aux parois de verre où se reflète l’image
colorée de la fenêtre. Les contours ovales et les
croisillons de la fenêtre irisés de lumière se
sont, dans le bac, teintés des couleurs de l’ arc-en-ciel.
Sur l’abreuvoir en caractères luminescents on peut lire le
précepte de Pythagore : « tu n’urineras pas à
la face du soleil » *. L’artiste souligne les qualités
magiques et divines de l’image naturelle avec laquelle un humain ne
doit pas jouer, bien qu’il en ait le pouvoir. La citation ici
apposée rappelle et couvre le phénomène
prohibé de la représentation Un dispositif, semblable,
d’eau et de miroir dans une lessiveuse projette une bande de «
couleurs » sur les bords du récipient. Façon de
rappeler la trivialité de ces images transcendantes, ou de
les y ramener.
Dans cette même famille d’image imageante plus que
réelle, un « Vitrail Virtuel » a
été réalisé au centre Renault de Brülh
en Allemagne en utilisant des miroirs biseautés qui
décomposent la lumière dans ses couleurs pures. «
Le rayon lumineux est brisé une première fois quand il
passe la fenêtre, il est réfléchi et
diffracté par le miroir et brisé une deuxième fois
lorsqu’il retraverse la fenêtre » .
Platon dans le Sophiste attribue au Créateur la
paternité des simulacres naturels (ombres, reflets,
rêves), et au peintre la pauvre génie d’en reproduire
l’illusion – faute d’en être le concepteur. Boeno se situe
dans l’ entre deux. Sans chercher à être la cause des
phénomènes qu’il manipule, mais seulement de leur
apparition dans un lieu donné, sans non plus fixer ni
matérialiser les images sur un support : il est le passeur des
prodiges dans le monde des artefacts, convertisseur de la magie
naturelle en magie artificielle. Ses images immatérielles
s’évanouissent avec la disparition des rayons lumineux dont
elles émanent.
Aussi David Boeno ne produit-il pas d’œuvre d’art ; pas d’œuvre,
mais un art. Un art de mise en œuvre de phénomènes
existants, qui deviennent autre chose en changeant d’échelle, de
medium et de lieu : autant d’ éléments auxquels il
assigne la responsabilité de d’interpréter les
données initiales. Ainsi le mot Bild, « image »*,
composé de points lumineux résultant de
l’intersection de faisceaux de lumière et de ficelles
tendues dans l’espace; les lettres ainsi obtenues sont en suspens dans
l’espace, échappant à la pesanteur de la
réalité et à la planéité de l’image.
Magie. Là encore comme dans toutes ses
installations, Boeno conçoit le dispositif qui produira
l’effet attendu, effet visible mais irréel - aussi
irréelle que la pyramide visuelle qu’imagina Alberti pour
construire la perspective du tableau et que reconstitue ici l’artiste
avec plusieurs plans de lumière et de fils tendus . Comment
mieux exprimer que : l’image que travaille Boeno n’a pas de
réalité ; non seulement c’est le mot qui fait figure et
qui tient lieu de motif, mais de surcroît décomposé
ou analysé en points de lumière, le vocable semble autant
formé de lettres que des constellations d’étoiles ;
astres qui, comme le souligne l’artiste, sont parfois
déjà éteints quand leur lumière nous
parvient. Ce décalage entre le moment de l’émission et
celui de notre perception, au point que la première peut avoir
disparu quand nous la recevons, sert métaphore et de
caution au passage des textes d’auteurs anciens sur les écrans
minitels.
Dans un de ses carnets de voyage datant des années 1990-91 *,
Boeno écrit
« En tant que photographe et copiste, je recopie des
écritures anciennes, des phrases, des sentences qui parlent des
images. Pour ces textes-images, la lumière et à la fois
un vecteur imaginaire dans la dimension du temps ( de même
qu’elle nous permet de voir réellement des étoiles
aujourd’hui disparues) et un vecteur dans la dimension de l’espace et
du plan.. »
Voici ce que disent quelques uns de ces textes images que l’on peut
aujourd’hui retrouvés sur LeSite :
« Les opticiens parlent d’image lorsqu’on voit l’objet lui
même avec ses couleurs propres et les parties de sa figure, mais
dans un autre lieu, avec parfois d’autres mesures, et un changement de
proportion des parties de sa figure.
Bref, l’image est la vision d’un objet liée à une erreur
des facultés qui concourent à la vision » Kepler,
Réfutation d’Euclide, de Vitellion et d’Alhazen. III, 1
Ces citations avant de rejoindre la mémoire
encyclopédique étaient visibles sur minitel. Boeno
s’intéresse aux écrits philosophiques et scientifiques
qui traitent d’image, de lumière, d’optique. Qui traitent
d’image comme lui le fait. Car Boeno ne s’intéresse pas tant aux
images qu’aux dispositifs optiques qui vont voir des images là
où il n’y en pas, et aux langages qui les évoquent –
comme si elles étaient réelle sans jamais les faire voir.
Ainsi après avoir montré des images qui n’existent pas,
les sculptures lumières par exemple, ils montrent des textes qui
parlent d’image ; Il les convertit en lumière par
l’intermédiaire du tube cathodique qui les photographie et
après analyse en fréquence lumineuse, les ressort bien
alignés dans le cadre du minitel comme un tableau. Que lit
on, que voit on texte ou image ? Décontextualisé
certes puisque les citations sont extraites des ouvrages où
elles prennent un sens mais recontextualisé, surtout, par
l’écran, la télématique, la commutation à
quoi sont sensés servir ces appareils, l’esprit de la lettre
sera t-il conservé ou la représentation au contraire l’a
t-elle vidée la lettre de toute spiritualité ?
« Tu me poses là une question à laquelle on
doit répondre par une image » Platon
République VI, 487e
En disciple obéissant , Boeno se contente de poser le
problème, mais sur le versus image.
Une mémoire du tracé des lettres s’est transmise dans la
distribution analogique des points de lumière et
résiste encore aux nouvelles mutations techniques. Le texte
survit à l’image qui le représente, l’esprit de la lettre
à sa transformation optique, chimique, électrique. Il
continue à briller comme ces étoiles disparues. C’est une
jolie métaphore mais dangereuse car elle pourrait incliner au
fétichisme de l’image si l’artiste n’avait pris garde de lui
donner corps dans cette matière subtile, intangible,
immatérielle qu’est la lumière
« Ainsi l’image par elle même n’est presque rien, et il
faut plutôt l’appeler imagination » Kepler,
Paralipomènes à Vitellion III, 1
Ce qui est une réponse rusée à l’interdit biblique
:
« Tu ne feras pas d’idole, ni aucune image de ce qui est dans les
cieux en haut, de ce qui est sur la terre en bas, ou de ce qui est dans
les eaux sous la terre » Exode XX,4 *
Ces textes sélectionnés par l’artiste apparaissent en
mode image à l’écran. Mais les images que fabrique Boeno
sont à peine des images, lui souffle Kepler ; et du reste
il n’imite que des couleurs ou des mots, au pire des figures
géométriques, qui ne représente rien ; et de
toutes les manières il ne crée rien, se contentant
de copier ce que d’autres ont fait
Ces ruses pourraient , une hypothèse plausible, toutes
procéder de la même question : comment convertir
l’interdit de représentation en représentation, comment
déjouer l’interdit sans le transgresser, comment être
artiste et faire des images sans être sacrilège. Et il me
semble que toutes les œuvres que nous avons évoquées et
celles qui inaugurent la série du copiste neo-platonicien
recopiant les manuscrits des éléments d’Euclide
participent du même souci d’échapper à la
prohibition tout en l’enfreignant ?
Photographier des figures mathématiques, des figures qui ne sont
pas des images, pas plus les textes qui parlent d’image ne le
sont , témoigne de cette même ambivalence. Pourquoi
s’intéresser aux figures mathématiques ? parce qu’elles
sont idéelles, Pourquoi en effet convertir en image les
figures qui ne racontent ni ne représentent rien,? Elles
racontent un pression de la plume, un mouvement de la mains, elle
raconte la qualité du papier, la couleur des encres, la graphie,
les rature qui ne sont jamais les mêmes d’un manuscrit à
l’autre. Pourquoi insister sur toutes les différences sensibles
qui leur donnent corps et dont les photographies témoignent si
précisément, si l’idéalité est la
réalité vraie de ces figures ? Le copiste «
néo platonicien » répond : « le point
de départ de cette recherche est l’émotion ressentie
quand j’ai reconnu la même figure dans les manuscrits grecs,
arabes, latins, hébreux.. » Ces figures ont
été photographies et leurs différences
consignées en notes par l’artiste, mais c’est leur
identité qui retient son intérêt. Rien qui ne
contredise la réflexion de Husserl dans l’Origine de la
Géometrie « Le théorème de Pythagore,
toute la géométrie n’existent qu’une seule fois, si
souvent et même en quelque langue qu’ils puissent être
exprimés. La géométrie est identiquement la
même en quelque « dans la langue originale »
d’Euclide et dans toutes les traductions ; elle est encore une fois, la
même, en chaque langue, si souvent soit-elle, à partir de
son énonciation orale ou de sa notation écrite originale,
exprimée sur le mode sensible dans les innombrables expressions
orales ou consignations écrites et autres »
Les mathématiques ne sont pas écrites dans un ciel des
intelligibles, en dehors de toute notation locale et temporelle. Mais
les multiples copies et variantes ne modifient pas le sens et la valeur
des constructions scientifiques. La figure dessinée est connexe
au raisonnement qu’elle fait voir.
Cette « quête » de l’artiste Boeno qu’il semble
convertir en jeu, ou ce jeu qui pourrait exprimer une question
inlassablement relancée a « un je ne sais quoi
» de ressemblance avec l’insistance que Louis Wolfson
« l’étudiant en langue schizophrénie »
mettait à s’arracher à la langue maternelle, l’anglais,
qu’il ne peut entendre sans être immédiatement
obligé d’en convertir les mots en d’autres mots ou phrases
appartenant à des langues étrangères. Etudiant lui
même les procédés qu’il invente, il en
énonce, avec la distance qui convient à l’observation
scientifique, une de ses règles « un mot de la
langue maternelle étant donné, trouver un mot
étranger de sens similaire, mais ayant des sons ou des
phonèmes communs, de préférence en
français, allemand, russe ou hébreu »
Analysant, décomposant les phrases de la langue honnie, en
éléments phonétiques autant que grammaticaux et
syntaxiques, il en cherche des équivalents dans d’autres
langues avec lesquels il pourra recomposer des paroles audibles
Utilisant quatre langues, les opérations auxquelles il se livre
sont riches et complexes. Sans doute personne ne comprendra les
concaténations auxquelles il parvient. Mais là
n’est pas la question, il s’agit de transformer des sonorités et
des intonations insupportables en sonorités acceptables.
Ainsi que le remarque Deleuze dans Critique et Clinique, les
procédés utilisés par Wolfson ne sont pas
très différents de ceux de Raymond Roussel qu’il
décrit lui même dans « comment j’écris
certains de mes livres ». Prenant une comptine, ou une chanson
pour point de départ, l’auteur de Locus Solus décompose
lui aussi les phrases en syllabes et phonèmes qu’il convertit en
d’autres phrases fantaisistes mais sensées qui lui fourniront le
sujet d’une nouvelle histoire incluse dans la première Ainsi
furent suscités la plupart des épisodes d’ Impressions
d’Afrique,. L’étoile
au front, ... Cette méthode
permet à Raymond Roussel d’échapper aux inspirations
personnelles et au réalisme nourri d’observation du monde. Ses
œuvres ne contiennent rien de personnel, rien de réel. .
Si, dans ces exemples, les conversions sont des moyens de tuer la
langue maternelle, ou de s’arracher à ses idiosyncrasies
culturelles et familiales, et combien de poètes en effet diront
chercher le moyen d’être étranger dans sa propre langue
pour pouvoir écrire, dans l’œuvre qui nous occupe les
opérations de déterritorialisation, d’extradition
ne sont moins si radicales. Boeno est un herméneute
artiste. Il ne peut pas s’empêcher de transformer les textes en
images, comme si lire c’était imaginer. Sur ce point Frege ne
lui donne pas tort. Ce penchant irrésistible pour la
conversion des textes en images l’a conduit à multiplier ses
terrains d’investigations et ainsi ouvert l’éventail des langues
anciennes au grec, à l’ hébreu, à l’arabe, au
chinois en lesquelles ont été conservés les
écrits des philosophes antiques.. Chacune de ces langues
possède un alphabet dont la graphie particulière des
lettres le passionne plus encore que leur prononciation.. Il ne parle
pas ces langues, il en explore les tracés et en copie des
échantillons. Qu’importe qu’on comprenne ou pas le sens des mots
puisqu’on les voit. Pourchassant le figural dans la langue,
l’image dans les mots, il déborde la tradition
hébraïque du livre sans se livrer pour autant au culte des
images. Pas iconoclastes mais pas non plus iconophiles. Il ne se
réclame d’aucune école, aucune religion, d’aucune
philosophie il ne s’inscrit pas dans une lignée, si ce n’est
celle, séculaire, des copistes ; il se nomme « copiste
néo-platonicien », comme Wolfson «
étudiant en langues schizophréniques ». Il a
abdiqué toute position subjective, toute prétention
d’auctoritas. Il se présente comme un passeur. Il ne
s’occupe que de la transmission des textes anciens, sans
prétendre à aucune paternité, serait-ce celle du
défenseur Il est seulement copiste, semblable à
ceux qui par leur travail faisaient connaître la pensées
des anciens aux contemporains. Ainsi le philosophe et médecin
neo platonicien Marcel Ficin, recopiant le Ménon de Platon
pour Cosme de Médicis avant sa mort. Si celui-ci nous est connu,
la plupart sont anonymes et c’est sous cette forme
impersonnelle de copiste qu’il va se présenter dans les
bibliothèques du monde qui conservent des manuscrits de la
géométrie euclidienne
Quand David Boeno consulte les manuscrits des Eléments
d’Euclide * (re)copiés à la main dans
différentes langues et à différentes
époques, il ajoute aux outils traditionnels du copiste
l’appareil photographiques et plus tard le scanner. Ainsi de ces pages
il fait des images, des dessins à la plume des polygones
des fac simile. Mais l’artiste n’ a plus besoin d’inventer les
dispositifs qui vont opérer la conversion, il les trouve
librement sur le marché. Les techniques modernes de
communication enregistrent les textes, les sons, les gestes
dans le mode image. Appareil photos, fax, photocopieuses, videos,
scanner mélangent l’optique et chimie pour les
premiers, optique et électronique, analogique et
informatique pour les seconds. A l’ère de la
reproductibilité technique, les médias sont
plus que des outils, ils sont performants et inversent la
relation agent medium, le second régit des programmes que le
premier en position de subalterne applique. A l’ère de la
première génération des médias de
communication, l’image est maîtresse, elle est encore le passage
obligé de la reproduction et de la transmission. Même
quand elle est ensuite analysée en fréquences lumineuses,
c’est encore dans un rapport analogique avec « la
réalité » du document initial que se distribuent
les intensités de lumières qui seront traduites en
fréquences.
A ce stade David Boeno est dépossédé de la
dynamique de son travail. Les media, qu’il utilise, court-circuitent
son implication artistique, ils opèrent, sans intervention de sa
part, les opérations de conversion, en quoi nous semblaient-il
consister l’essentiel de ses oeuvres. David Boeno aurait pu en rester
là et considérer que les conversions machiniques
rivalisant voire dépassant ses compétences, sa mission
était accomplie. Textes, Ecritures sont tombés dans la
sphère du visuel. Il n’a plus besoin d’en produire
les preuves, c’est devenu une évidence, le dogme de la
communication multimedia.
Si l’ère de la photographie avait donné l’image
gagnante sur le texte, à l’ère de la seconde
révolution technologique, images et textes
s’équivalent, leur différence n’est plus pertinente ; la
lumière, la graphie, l’incision comme l’impression cessent de
représenter des énergies, ou plutôt elles ne font
plus que « représenter » des énergies dans un
langage mathématique commun qui les confond . Le monde
sensible - où la voix et l’appel, l’écrit et la
lecture, et l’image et la vue appartenaient à des registres
différents et conflictuels souvent, est annulé. La
conversion généralisée des données
sensibles et formelles par des procédés logiques abolit
les frontières entre le naturel et l’artificiel, la
réalité et les simulacres.. Un même langage
mathématique permet de décoder, d’encoder, de convertir.
L’extension rhizomatique des processeurs, les connexions et les
interactions entre des domaines qu’on pensait étanches, les
conversions des référentiels les uns dans les autres que
les opérateurs logiques autorisent, invalident le recours
au medium. Les programmes informatiques sont à eux mêmes
leur propre medium. Des convertisseurs numériques rendent
perméables des systèmes réputés
incompatibles entre eux. Ainsi l’efficace du medium en art, et sa
valeur opérationnelle de conversion sont obsolètes .
En fait David Boeno ne se laisse pas surprendre par l’évolution
des nouvelles technologies qui sont autant ses alliés que ses
ennemis ; trouvant dans ce qui le dépasse de vitesse, un raison
de rebondir, il change de stratagème. Il va numériser ses
images et compiler toutes ses oeuvres quel qu’en soit le support, quel
qu’en soit le dispositif : prismes, pavage,
sculptures de lumière, figures géométrie et
toute sa doxographie de textes traitant d’optique, de lumière,
d’image, de nombres, de géométrie, de couleurs. Il
accepte d’emblée la perte du visible et la
déréalisation de l’image, en revanche il va se jouer des
convertisseurs analogico-numériques pour renouveler les
combinaisons texte-image, et transformer les opérateurs
logiques en opérateurs d’œuvre.
Il rassemble et continue d’enrichir sa collection qu’il avait
commencée avec les pentagones mais cette fois-ci dans autre
esprit, qui est double. Il constitue une encyclopédie et un site
; la première ouvre sur le savoir, le second sur le
réseau, l’une est limitée, circulaire (comme le dit
enkuklios egkuklios) l’autre est illimitée, arborescente,
l’une est centripète l’autre centrifuge, l’une engrange l’autre
connecte. Les deux sont contradictoires, il faut choisir l’une ou
l’autre des séries de paramètre. si on opte pour
l’encyclopédie on ne peut pas en même temps garder
l’internet. C’est pourtant ce que fait Boeno : la totalité
fermée et les interconnexions. C’est impossible. D’un certain
point de vue en effet, mais d’un autre c’est possible. « LeSite
est fabriqué de la même façon qu’un site internet.
Sa consultation se fait off-line, mais dans un langage de liens de plus
en plus familier. Ce langage de liens m’a semblé évident
pour faire apparaître ces images et ces textes qui voyagent ainsi
à travers le temps » L’encyclopédie est
l’occasion de relier entre eux images et textes, des œuvres
fragmentées et disséminées dans le temps et dans
l’espace. C’est l’occasion de montrer les fils qui relient les œuvres
entre elles, les territoires qu’elles n’ont cessé d’explorer :
la lumières, les couleurs, l’optique, la
géométrie, les pensées antiques grecque et
hébraïque, c’est l’occasion d’enrichir les matériaux
accumulés de nouvelles prises, c’est l’occasion de créer
de nouveaux liens, raisonnables et déraisonnables, plastiques,
linguistiques, rhétoriques, ludiques
L’encyclopédie est divisée * en rubriques,
auteurs., index et langues ( anglais, français)dans
lequel on voudra consulter l’encyclopédie. Chacune de ces
têtes de chapitres se subdivisent à leur tour
: les rubriques en thèmes, les auteurs en noms, l’index en
lettres * alphabétiques et langues anciennes : grec
hebreu, latin, chinois. Chacune de ces sous-classes regroupe des
textes, des photographies, des dessins, des reproductions d’œuvres, des
films d’animation, des voix, d’autres sites.. Le traitement de ces
données qui ont donc été saisies sur le site varie
d’une occurrence à l’autre. Il y des images fixes, d’autres
clignotantes, d’autres qui se chevauchent, apparaissent et
disparaissent, se fabriquent sous nos yeux. C’est aussi le fond de
l’écran qui change de couleur, par vagues successives.* Ce sont
les textes dont les lettres dansent, se déforment et se
recomposent, ce sont des phrases qui défilent lentement ou trop
rapidement pour être lues.
Mais cette description qui se voudrait ordonnée est vaine et
erronée puisque des anomalies transgressent l’effort de
classification dès la page du sommaire : ainsi ces
idéogrammes chinois qui ne renvoient à aucune classe
analogue aux autres divisions, ainsi cette main qui tourne l’index
tendu renvoyant à la case moteur de recherche. Mots,
images, calligraphie sont alignés, mouvement et
immobilité réunis selon un principe d’équivalence
cohérent avec le site et l’écriture algorithmique,
incompatible avec distribution encyclopédique. L’organisation
hiérarchique n’est plus pertinente dans un système
logique arborescent où en effet les associations, « les
liens » ne connaissent plus d’impossibilités morale,
religieuse, sémantique, syntaxique, juridique hormis
peut-être celle des calculs. Ainsi les liens conçus par
l’artiste et que l’on découvre en cliquant sur telle
ou telle partie de l’image sont ils aussi divers * : homonymie,
homophonie, contiguïté de sens, traduction, illustration ou
théâtralisation, métonymie, anagramme… Toute
la rhétorique poétique peut être convoquée
pour motiver ces déplacements et conversions. Mais
aussi importantes que ces connexions sont les bifurcations *qui sont
aussi d’autres liens – de la même nature mathématiquement
parlant - mais différents du point de vue du sens car elles
n’obéissent plus à des motivations repérables
sinon justement que la logique mathématique paraît
être saisie pour faire diversion et à la logique du
sens. Chaque page connaît plusieurs de ces lignes de fuite.
D’une certaine façon cliquer c’est s’embarquer sur des suites
d’images qui débarqueront sur des territoires de sens, qui au
contraire partiront sur des courants « sans lien »
avec les premiers - dirions nous dans le langage courant du sens
. Exemples
- à la Page ouverte par Q* nous avons une liste :
Quadratum, Quatre Elements, Divin Quaternaire, Qu’il y ait , rue
Quincampoix… on retrouve ici les jeux mots à la Raymond
Roussel. Associations impertinentes qui peuvent ne produire rien
in fine, comme le soulignait Deleuze à propos de
l’étudiant en langue schizophrénique, qui peuvent
relancer des « délires » créatifs comme chez
Roussel les Impressions d’Afrique ou Boeno son encyclopédie
- la page des Quatre éléments* comportent un
tableau à double entrées sur le modèle du
système de classification périodique des
éléments de Mendeleïev. Ici sur la ligne
horizontale sont portées 4 images des
éléments, empruntées aux cellules photographiques
et en colonne 37 auteurs et textes. L’enjeu du tableau est de produire
des quatre éléments : air, feu, eau, air les
correspondants trouvés chez les auteurs anciens et divers textes
anonymes. Le résultat est un ensemble ésotérique,
dont seul Boeno a ou est la clef. Cependant si l’on clique sur un des
noms d’auteur ( Zohar par exemple)* on va découvrir en lisant
les textes d’où les quatre mots ont été extraits
et portés sur le tableau des éléments : visages du
lion, de l’aigle du taureau de l’homme que ces expressions n’ont pas
été associés aux « éléments
» mais à « quatre ». Dans ce tableau il y a
des séries d’associations qui suivent le fil du sens, d’autres
qui bifurquent.
-Q, *quatre éléments *, 4 éléments couleurs
*, image du chat * Aer , lentille d’air*, Descartes dioptrique*…
s’enchaînent tout en présentant une certaine unité
de sens. Par contre lorsqu’on clique sur Descartes on passe à
des sortes de cartels des portraits du Philosophe qui nous renvoient
à des images, des textes ayant trait à l’optique,
à la lumière..
Et ce qu’il faisait à petite échelle, et au coup par coup
: convertir un arc en ciel en crayon de couleur ( le prisme), un
texte sacré en simulacre,( Deutéronome), une composition
harmonieuse en une prolifération chaotique ( les pavage
pentagonale)… Boeno le fait maintenant à une échelle
infinie, seulement le copiste a du se convertir au langage HTML qui lui
donnant les clefs de toutes les conversions, évidemment les
annulent toutes. Toutes les œuvres ayant été d’un
coup réduites à l’état de simulation, le copiste a
du changer l’orientation de son travail : ne chercher les
« formules » ou les dispositifs magiques capables de
modifier la nature des choses mais chercher les algorithmes qui
produisent parmi les simulacres des effets merveilleux. Je ne sais si
la relation avec le trompe l’œil serait bien venue, je l’ose. Il existe
dans une seule page une profusion d’images faite de dessin, de textes,
de calligraphie, d’impression, de voix, de mouvements qui donnent une
sorte de relief à la perception visuelle auditive qu’on a. La
surimpression des textes et des images, l’envahissement de couleurs,
leur mariage, leur superposition, la variété des
polices, des styles, des tailles, des couleurs, des animations
convoquées dans les images produit un effet un d’amoncellement
baroque. Les effets de surprises dans l’enchaînement des images,
entre lesquelles les liens sont des bonds dans le temps, ( qui
nous font passer d’un dessin à la plume du XVIIème
siècle à une photographie couleur d’un champ au
prétexte qu’un compas dessiné et un compas fictif les
réunirait ), entre lesquelles les associations sont si
singulières, si étranges qu’ils abondent dans le
même sens d’un cabinet de curiosité mentale et
virtuelle. Boeno a fait un usage aberrant du processus qu’il a . Au
lieu de se contenter de concevoir des liens entre des données,
il a crée des données avec des liens. Les images en
effet contiennent tant d’éléments interactifs, en
chacune d’elles se concentrent tant d’opérations possibles ( de
liens avec le son, le mouvement, les mots, les œuvres anciennes et
modernes..) qu’elles disparaissent comme icône à
contempler pour devenir des usines à images, à
manipuler.
C’est donc encore une conversion qu’a opéré l’artiste sur
le matériel qu’il utilise. En concentrant plusieurs
convertisseurs analogico algorithmique sur chaque page, il fait
bourgeonner les images qui en elles semblent contenir et/ou renvoyer
à chacune des pièces de la totalité -
à l’image de l’aleph qui reflète le monde. Il y a
évidemment ce projet dans LeSite
de Boeno qu’il a gravé
sur CD. Il a donc clos l’ensemble des pièces ; clos ainsi que se
pensait un monde des correspondances et des reflets. Ainsi que le
pense Boeno dont LeSite est un
monde, un des mondes possible,
celui de l’artiste en l’occurrence ; mais ce monde fini –
à chaque gravure - connaît cependant déjà
plusieurs versions, autant qu’il y aura de commandes d’œuvres, aussi
longtemps que le monde clos de l’encyclopédie continuera
à se mouvoir et que les mondes virtuels et réels
continueront d’interagir par le truchement de l’artiste