Vercors, Le silence de la mer, Éditions de Minuit, 1942

La jeune fille lentement laissa tomber ses mains au creux de sa jupe, où elles demeurèrent penchées et inertes comme des barques échouées sur le sable, et lentement elle leva la tête, et alors, pour la première fois,
- pour la première fois elle offrit à l'officier le regard de ses yeux pâles.
Il dit (à peine si je l'entendis) : Oh welch'ein Licht !,
pas même un murmure; et comme si en effet ses yeux n'eussent pas pu supporter cette lumière,
il les cacha derrière son poignet.
Deux secondes; puis il laissa retomber sa main,
mais il avait baissé les paupières et ce fut à lui désormais de tenir ses regards à terre ...

... Je ne sais si Werner von Ebrennac le vit.
Ses pupilles, celles de la jeune fille, amarrées comme, dans le courant, la barque à l'anneau de la rive,
semblaient l'être par un fil si tendu, si raide, qu'on n'eût pas osé passer un doigt entre leurs yeux.


Ebrennac d'une main avait saisi le bouton de la porte.
De l'autre, il tenait le chambranle.
Sans bouger son regard d'une ligne, il tira lentement la porte à lui.
Il dit, - sa voix était étrangement dénuée d'expression :
- Je vous souhaite une bonne nuit.
Je crus qu'il allait fermer la porte et partir.
Mais non. Il regardait ma nièce. Il la regardait,
Il dit, il murmura :
Adieu.
Il ne bougea pas. Il restait tout à fait immobile,
et dans son visage immobile et tendu, les yeux étaient plus encore immobiles et tendus, attachés aux yeux,
- trop ouverts, trop pâles, de ma nièce. Cela dura, dura,
- combien de temps? dura jusqu'à ce qu'enfin, la jeune fille remuât les lèvres.
Les yeux de Werner brillèrent. J'entendis: -Adieu.
Il fallait avoir guetté ce mot pour l'entendre, mais enfin je l'entendis.
Von Ebrennac aussi l'entendit, et il se redressa,
et son visage et tout son corps semblèrent s'assoupir comme après un bain reposant.
Et il sourit, de sorte que la dernière image que j'eus de lui fut une image souriante.
Et la porte se ferma et ses pas s'évanouirent au fond de la maison.
Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale.
Ma nièce avait préparé le déjeuner, comme chaque jour.
Elle me servit en silence. Nous bûmes en silence.
Dehors luisait au travers de la brume un pâle soleil. Il me sembla qu'il faisait très froid.

Octobre 1941.

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